« Dessine-moi un agriculteur »

Une vaste enquête du groupe BPCE montre les agriculteurs français partagés entre plusieurs logiques d’évolution, prêts à se diversifier (les éleveurs sont tout particulièrement attirés par la production d’énergie), mais aussi fortement préoccupés par la cession de leur exploitation.

« L’agriculture française connaît aujourd’hui des transformations profondes », estime le groupe BPCE (Banque Populaire Caisse d’Epargne) au terme vaste enquête (1) publiée dans l’Observatoire Agriculture 2021. « Premier constat, l’impact de la crise sanitaire a été paradoxal pour le secteur agricole. Si d’un point de vue macroéconomique l’agriculture française a été relativement épargnée par la crise, les exploitants sont 51 % à estimer qu’elle a eu un impact négatif sur l’ensemble de la filière (15 % perçoivent au contraire un effet positif). Une divergence qui s’explique en grande partie par une exposition différente aux conséquences de la crise : là où certains secteurs, comme les céréales ou la viticulture, ont été pénalisés par la désorganisation des échanges internationaux ou des problèmes de main d’œuvre, d’autres ont pu maintenir voire développer leur activité, notamment en circuit court.

Au-delà des enjeux économiques, les agriculteurs et viticulteurs sont confrontés à des enjeux sociétaux qui illustrent la place croissante de l’agriculture dans le débat public, en tant qu’acteur essentiel de la préservation de l’environnement, mais aussi en tant que levier critique de l’indépendance alimentaire, dont l’importance s’est manifestée pendant la crise sanitaire. Les agriculteurs et viticulteurs apparaissent à l’écoute de la société et ont une conscience forte de ces enjeux : 67 % déclarent tenir compte du changement climatique dans leur système de production et 10 % l’envisagent d’ici à cinq ans. Parmi les éleveurs, 70 % tiennent compte de « la pression sociétale sur le bien-être animal » et 37 % de « la baisse de la consommation de viande ». Les enjeux portés par le « plan protéines » du gouvernement suscitent une large adhésion (autour de 60 %) chez les secteurs les plus concernés, à savoir la polyculture-élevage et les producteurs de légumes.

Face à ces enjeux, une majorité d’exploitations est aujourd’hui engagée dans une logique de transformation, qui prend quatre formes principales :

Croissance. Le phénomène de concentration des exploitations, observé depuis quelques décennies, se poursuit : le nombre d’exploitations est en baisse et leur taille moyenne augmente. D’après l’enquête, la proportion d’exploitations en société s’établit aujourd’hui à 49 %, en hausse de 3 points par rapport à 2019. De véritables « entreprises agricoles » émergent, de plus grande taille, et intégrant davantage dans leur capital des personnes externes à la famille et à l’exploitation : 18 % des agriculteurs dans une exploitation sous forme sociétaire sont prêts à accepter un investisseur minoritaire pour des investissements importants, soit 9 % des agriculteurs au global. Par ailleurs, 24 % prévoient d’investir dans l’achat ou la reprise en fermage de nouvelles terres ou vignes, dans les deux ans.

Agroécologie. Comme en 2019, 51 % des agriculteurs et viticulteurs se disent engagés dans une démarche agroécologique, mais ils restent nombreux à exprimer des besoins d’accompagnement pour investir en matériel (45 %), recevoir de l’aide technique ou acquérir des connaissances (45 %). Parmi les modalités de l’agroécologie, le bio affiche une progression de 2 points à 13 % des exploitations, mais l’adhésion aux dispositifs de certification environnementale (HVE, Agriconfiance…) est beaucoup plus large et en forte hausse. La conservation des sols est aussi une pratique répandue (38 % des répondants). Dans ce contexte de diffusion des enjeux de l’agriculture durable, les paiements pour services écosystémiques constituent un levier supplémentaire dont le potentiel est important : 51 % des exploitants ont entendu parler de ce mécanisme permettant de rémunérer les agriculteurs pour les services environnementaux qu’ils rendent ; et 63 % trouvent ce dispositif intéressant pour leur propre exploitation (36 %) ou pour d’autres exploitations (27 %).

Diversification. Au total, 45 % des exploitants ont au moins une autre activité non agricole ou para-agricole, en hausse de 3 points par rapport à 2019. La vente directe est la plus fréquente : elle concerne environ un quart des exploitations, principalement en viticulture et en maraîchage. Ces activités ne progressent néanmoins pas ou peu, tout comme la transformation de produits agricoles, l’agritourisme ou le fait d’exercer un second métier hors de l’exploitation. En revanche, la production d’énergie (photovoltaïque, biomasse, biogaz…) est le domaine où le potentiel de croissance future est le plus élevé (20 % l’envisagent) .

Mutualisation. L’agriculture est un secteur dans lequel historiquement les structures de coopération sont solidement implantées : 88 % des agriculteurs ou viticulteurs sont membres d’une coopérative d’approvisionnement ou de collecte (+ 4 points par rapport à 2019) et 54 % d’une Cuma (+ 2 points). En dépit de ce succès, seuls 36 % des agriculteurs ou viticulteurs déclarent échanger avec leurs homologues au sein de groupements ou clubs locaux, de filière professionnelle ou via les réseaux sociaux, et 32 % déclarent s’appuyer avant tout sur eux-mêmes pour les réflexions relatives à l’évolution de leur exploitation. Par ailleurs, 15 % des agriculteurs envisageraient de faire un investissement dans les deux ans en commun avec d’autres agriculteurs.

Trois types d’agriculteurs

Une typologie des agriculteurs établie sur la base des réponses à l’enquête montre par ailleurs que ces stratégies de transformation sont mises en œuvre de façon différenciée. Trois groupes apparaissent :

– Le premier rassemble un peu plus de 40 % des exploitants, plus fréquemment âgés et disposant d’un chiffre d’affaires inférieur à 100 000 euros : ils privilégient la stabilité et envisagent peu de changer leurs pratiques.

– Le deuxième groupe, un peu plus d’un tiers des agriculteurs (souvent plus jeunes et dotés d’outils de production plus développés), s’inscrit au contraire dans une logique de croissance, d’atteinte d’une taille critique et d’investissement.

– Le troisième concerne un peu plus de 20 % des répondants et s’oriente davantage vers une stratégie de diversification avec une forte sensibilité à l’agroécologie se déclinant aussi bien en vente directe qu’en transformation ou en tourisme.

Pour autant, les stratégies de croissance en taille et de diversification agroécologique ne sont pas exclusives l’une de l’autre et semblent s’appuyer sur un socle commun de pratiques durables (conservation des sols, certification, production d’énergie…) qui se diffusent conjointement au sein de ces deux groupes.

La transmission, préoccupation n° 1 

Ces transformations restent suspendues à la réussite de la transition démographique en cours. D’après l’enquête BPCE-BVA, 22 % des agriculteurs ne sont pas certains de travailler sur leur exploitation dans les 5 ans et près d’un agriculteur sur deux a plus de 55 ans – un vieillissement qui s’est accentué entre 2019 et 2021. Le volume de départs s’annonce donc massif dans les cinq à dix prochaines années.

Cette structure démographique explique en grande partie la hiérarchie des préoccupations des agriculteurs et viticulteurs : la préparation de la retraite et celle de la cession-transmission figurent parmi les trois principales préoccupations des agriculteurs (respectivement 43 % et 35 %), devant les problématiques de financement des investissements ou de trésorerie (28 %), d’agrandissement ou d’agroécologie.

Au-delà des enjeux individuels liés à la fin d’activité, il s’agit d’une question majeure pour la compétitivité de l’agriculture française. D’une part, comme l’évoque la typologie, les exploitants de moins de 55 ans sont à tous égards davantage investis dans une dynamique de transformation, de diversification et développent un modèle de production et de gouvernance plus adapté aux enjeux à la fois environnementaux, économiques et humains de l’agriculture. La transition démographique offre donc l’opportunité d’une transformation progressive et ordonnée du tissu productif.

D’autre part, les agriculteurs de plus 55 ans dont la reprise est assurée sont 64 % à envisager des investissements dans les deux ans, alors qu’ils ne sont que 36 % pour ceux qui pensent que leur exploitation ne sera pas reprise. Or, seuls 45 % des agriculteurs ou viticulteurs de plus 55 ans estiment que la reprise de leur exploitation est assurée. A âge égal, l’anticipation de la reprise contribue à allonger l’horizon de l’exploitant, lui permettant de projeter des investissements au-delà de sa fin d’activité, ce qui est doublement vertueux : à l’échelle individuelle, cela préserve la valeur de l’outil de production ; à l’échelle collective, cela contribue à préserver la compétitivité moyenne des exploitations françaises. Améliorer les conditions de la reprise et faciliter la transition démographique dans le temps apparaît donc comme un enjeu central pour l’agriculture française et son adaptation à un contexte dont les exploitants ont pleinement conscience qu’il s’est transformé. »

Source : étude BPCE (crédit photo : Atypix)

(1) Enquête téléphonique BPCE-BVA réalisée entre le 10 février et le 17 mars 2021 auprès de 1 359 chefs d’exploitations moyennes et grandes (environ 300 000 en France), dont un sur-échantillon de 200 viticulteurs.

A télécharger :

Le revenu des agriculteurs français (ministère de l’agriculture, juillet 2021)

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