« Remettre de l’économie dans nos analyses »

Contrats laitiers, « Cœur de gamme », modes de production, agrandissement, Etats généraux de l’alimentation… Dans un entretien accordé à Grands Troupeaux magazine, Michel Prugue (1), président de Coop de France, passe en revue l’actualité des filières bovines. Sa conviction : pour « créer plus de valeur » autour de leurs produits, les filières agricoles doivent « mieux s’organiser » et « mieux comprendre les attentes des consommateurs ».

Qu’attendez-vous des Etats généraux de l’alimentation ?

Les Etats généraux vont s’attaquer à un problème crucial, celui du revenu des agriculteurs. Or, nous savons que, demain, leur revenu sera plus lié à la capacité des entreprises agricoles et agroalimentaires à créer de la valeur, qu’à la capacité des politiques publiques à apporter des subventions.

La question de la création, puis de la répartition de la valeur, sera donc centrale dans ces débats. Le rapport de force économique au sein des filières est défavorable aux agriculteurs, qui ont par conséquent de très grandes difficultés à bénéficier de la valeur créée tout au long de la chaîne alimentaire. Dans les Etats généraux, il nous faudra donc agir sur la loi, mais aussi et surtout sur notre capacité à nous organiser et à mieux comprendre les attentes des consommateurs. Notre agriculture doit retrouver le chemin de la compétitivité et des marchés, qu’ils soient locaux, nationaux, européens ou internationaux, en se structurant et en s’organisant : c’est toute l’ambition portée par les coopératives agricoles.

Dans quel sens la Pac devrait-elle évoluer ?

Face à des crises climatiques, sanitaires et économiques de plus en plus fréquentes, la future PAC doit nous donner les moyens de stabiliser notre environnement économique. C’est sa première mission ! Nous ne pourrons pas durablement créer de la valeur si nous sommes en permanence en train de gérer des crises ! La PAC doit nous apporter de nouveaux outils de gestion des risques et des aléas. Les coopératives agricoles sont déjà mobilisées sur ce dossier extrêmement important. Il ne faut jamais oublier que la coopérative est le premier outil de gestion des risques pour les agriculteurs !

La future PAC devra également soutenir les zones rurales en situation de handicap naturel, mais sans masquer les signaux du marché. Les aides actuelles ont eu trop tendance à éloigner le producteur ou l’éleveur de ses clients. Il faut remettre de l’économie au centre de nos analyses, même dans les zones les plus fragiles ! Et les exemples de réussite ne manquent pas. Je pense entre autres à la production laitière dans certaines zones de montagne.

Les modes de production doivent-ils évoluer ? Dans quelle direction ? Plus d’autonomie fourragère ? Intensifier ? Extensifier ?

Oui. Il faut continuer à travailler sur l’évolution de nos modes de production, même si beaucoup d’efforts ont déjà été réalisés. Ainsi, par exemple, aujourd’hui, 90% de l’alimentation des ruminants est produite sur l’exploitation. Une piste d’amélioration qui pourrait être envisagée serait d’encourager la production de légumineuses (luzerne, trèfle, etc.) pour réduire la dépendance aux sources de protéines extérieures à l’exploitation.

Il faut aussi s’adapter aux nouveaux marchés, et donc être à l’écoute des consommateurs. On ne peut plus aujourd’hui produire sans s’interroger au préalable sur les débouchés de sa production. C’est au sein des coopératives un impératif que nous nous fixons. Nous avons l’habitude de dire qu’il ne faut plus penser uniquement de « la fourche à la fourchette », mais surtout de « la fourchette à la fourche » !

Quelles pistes pour améliorer le revenu et les conditions de travail et de vie des producteurs de lait et de viande bovine ?

Comme pour toutes les productions, l’amélioration du revenu repose sur une double analyse. La première concerne la création de valeur : comment pouvons-nous créer plus de valeur par rapport à nos produits ? C’est, par exemple, toute la démarche que nous conduisons au sein de Coop de France sur les produits coopératifs. Nous pensons que le consommateur-citoyen est sensible à une production produite en France par des agriculteurs organisés en coopérative. La seconde concerne la performance de nos entreprises agricoles et agroalimentaires et l’amélioration de leur compétitivité. En effet, l’amélioration du revenu des agriculteurs ne repose pas seulement sur le prix des produits vendus, mais aussi sur la maîtrise des charges et l’efficacité des investissements. Nous avons engagé au sein des coopératives des travaux visant à accroître notre performance globale.

Pour créer de la valeur, je souhaite plus particulièrement insister sur trois exemples d’action qui me semblent bien illustrer les défis que nous avons à relever.

Mettre en avant ce que fait la filière en termes d’exigence sanitaire, d’origine, de traçabilité et d’impact économique positif sur le territoire. Il nous faut travailler l’offre, notamment vis-à-vis des attentes sociétales, mais aussi les qualités intrinsèques de la viande telle que la régularité de la tendreté. D’après une étude du Crédoc (2), une des explications à la baisse de la consommation est liée à l’image d’un produit cher dont une des principales qualités, la tendreté, n’est pas constante. Une meilleure écoute des évolutions des attentes des consommateurs et une réponse adaptée de la production doivent permettre de justifier un prix de vente plus élevé et ainsi créer de la valeur pour les éleveurs.

Conquérir le marché de la restauration hors foyer (RHF), approvisionnée aujourd’hui aux deux tiers par de l’importation. Ce marché permettrait de valoriser le débouché des races laitières et pourrait ainsi dégager des volumes pour mieux valoriser les races allaitantes en grande distribution.

Développer et pérenniser un relais de croissance à l’international via une véritable stratégie export de la filière qui permette de jouer sur l’image de qualité de la filière française (sanitaire, traçabilité) et ainsi combler les handicaps de compétitivité. La levée de l’embargo ESB sur la viande bovine française a déjà permis et permet encore d’ouvrir de nouveaux marchés.

Le développement agricole est-il toujours pertinent et adapté ? Sinon, comment l’améliorer ?

Le développement agricole doit accompagner l’évolution de nos entreprises agricoles dans un contexte de transition, tant sur les plans alimentaire, écologique, énergétique qu’économique. Nous avons besoin de moderniser nos filières pour gagner en compétitivité. Un conseil mieux ciblé sera plus pertinent et donc mieux adapté aux besoins du marché. Cela passe par une meilleure valorisation des données technico-économiques contenues dans les bases de données officielles, professionnelles et privées, afin d’améliorer les outils d’appui technique et de conseil aux agriculteurs.

Il faut, à mon avis, que le conseil agricole traite plus directement des questions économiques, des enjeux de marché et des attentes de nos clients. Nos entreprises doivent être considérées comme de véritables TPE/PME. Sinon, nous ne serons pas en mesure de faire face à une concurrence européenne qui, rappelons-le, est présente sur le même marché que le nôtre, à savoir le marché unique européen.

Quel rôle, demain, pour la coopération agricole ?

Vous l’aurez compris, la coopération agricole est une des solutions pour conforter et défendre nos modèles agricoles. La coopération agricole est ainsi le premier outil de gestion des risques ; elle permet également aux agriculteurs de s’organiser et de renforcer leur pouvoir économique ; elle est souvent la seule organisation économique présente dans les territoires les plus fragiles. En regroupant des entreprises agricoles de diverses tailles, la coopération est également le défenseur du modèle agricole familial français. N’oublions jamais qu’il n’y a pas de victoire individuelle en agriculture ; il n’y a que des victoires collectives !

Dans ce contexte, la mission de la coopérative est de valoriser au mieux la production de ses adhérents et donc s’assurer qu’elle est  en phase avec le marché. Pour cela, elle doit accompagner la transition des systèmes de production lorsque cela est nécessaire, la modernisation des outils de production et les agriculteurs dans la concrétisation de projets novateurs, source de diversité et de création de valeur. La demande du(des) marché(s) change de plus en plus souvent et de plus en plus rapidement ; la coopérative doit d’accompagner ses adhérents dans cette évolution.

Faut-il revenir aux quotas laitiers ?

Le retour aux quotas n’est pas envisageable dans un contexte européen où chaque pays souhaite décider de sa capacité à produire.

La fin des quotas en 2015 a fait entrer la filière laitière dans un monde ouvert et libéralisé, c’est-à-dire confronté aux différents marchés, notamment internationaux. C’est une opportunité pour la filière européenne pour s’ouvrir à de nouveaux débouchés et se développer vers de nouveaux bassins de consommation. Je pense bien sûr à la Chine. En revanche, cette situation a généré de nouveaux risques, notamment économiques. Il est donc absolument indispensable d’apprendre à mieux affronter les effets de la volatilité : le travail est à mener à tous les niveaux, celui de l’exploitation agricole et celui de l’entreprise coopérative, mais également au niveau européen, avec la mise en place d’outils de prévention et de gestion de crise pour assurer le revenu des producteurs en cas d’aléas trop sévères. Par exemple, au plus profond de la crise, la Fédération des coopératives laitières, branche laitière de Coop de France, a soutenu la mise en place au niveau européen d’une réduction volontaire de la production. D’autres outils de politique agricole doivent maintenant être réfléchis dans le cadre de la prochaine PAC.

Les contrats laitiers actuels sont-ils satisfaisants ?

Les coopératives constituent un circuit court par excellence, en réunissant les maillons de la production et de la transformation : c’est un atout considérable pour l’adhérent, qui est à la fois apporteur de sa production, actionnaire et dirigeant de l’outil collectif, industriel et commercial. L’engagement coopératif est donc global, composé de droits et de devoirs réciproques, et constitue ainsi la forme la plus aboutie d’une organisation de producteurs commerciale. Les producteurs y réalisent les grands choix stratégiques, puisque ce sont eux qui siègent au Conseil d’administration. Ils fixent les prix d’acompte mensuel et, chaque année, en assemblée générale, tous votent les grandes orientations et la répartition du résultat. Il n’y a probablement pas de contrat idéal, mais notre fonctionnement démocratique est très vertueux. Dans le cas des entreprises privées, les contrats qui les lient aux producteurs sont avant tout des contrats commerciaux liant un fournisseur à un client. Ce n’est pas comparable ! Ce qui est probablement important pour la filière laitière, c’est que les producteurs se structurent au travers d’organisations économiques, en disposant du transfert de propriété, pour peser plus dans les négociations avec leurs collecteurs privés.

Faut-il autoriser la marchandisation des contrats ?

Dans le secteur laitier, il ne serait pas raisonnable pour les producteurs de générer de nouveaux coûts par l’achat de contrats laitiers onéreux. Cependant, il est essentiel de rappeler qu’il revient à chaque coopérative de définir les modalités de transmission des engagements coopératifs et des parts sociales. En tout état de cause, pour la coopérative, la session ne se fait qu’à valeur du capital social existant. En effet, les règles spécifiques régissant les coopératives agricoles ne permettent pas de rendre « autonome » le contrat laitier puisqu’il est inhérent à la double qualité d’associé et de coopérateur. Dans le cadre d’une reprise d’exploitation, dès lors que le conseil d’administration de la coopérative a donné son accord à l’adhésion du nouvel exploitant, ce dernier bénéficie de droits et obligations identiques à ceux du cédant, et ce pour la période d’engagement du cédant restant à courir. Un tel dispositif protège le nouvel installé.

Faut-il de plus grands troupeaux pour rattraper l’Europe du Nord ?

Aujourd’hui, 98% des élevages ont moins de 150 vaches. Chaque type de production a une taille maximale qui dépend de son optimum économique. Ce dernier ne dépend pas de la taille, mais de facteurs économiques qui sont, d’une part, la ressource en fourrages et coproduits de proximité pour faire face aux besoins des animaux, et, d’autre part, l’adéquation avec le nombre de personnes nécessaires à la bonne conduite de l’exploitation.

Il n’y a pas un modèle d’exploitation meilleur qu’un autre : ce n’est pas la taille des exploitations qui fait leur compétitivité, mais leur résilience à la volatilité des marchés. L’important est que la qualité du lait soit optimale, que le producteur tire un revenu de son métier, en travaillant avant tout sur sa marge, et que la filière laitière française dans son ensemble s’organise au mieux pour répondre aux fortes attentes des marchés, en volume et en valeur, notamment à l’international : c’est bien cela qui permettra à la France de rester un grand acteur laitier dans les années qui viennent.

La question de l’agrandissement n’est par ailleurs pas seulement liée à la compétitivité : c’est aussi une façon d’organiser le travail à plusieurs sur une exploitation laitière et de réduire les contraintes inhérentes au métier, en permettant aux producteurs de lait d’avoir un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle, avec des weekends, des vacances… Les coopératives promeuvent et peuvent organiser une mutualisation globale du travail entre les associés-coopérateurs. Elles permettent également de pallier à l’isolement rural, en continuant de créer du lien social.

Faut-il pousser à l’agrandissement ?

Le cheptel de ruminants français valorise aujourd’hui 13 millions d’hectares de prairies qu’aucune autre production ne permettrait de mettre en valeur. Seuls des herbivores peuvent donc maintenir et rentabiliser une activité économique sur ces surfaces. La vraie question est plutôt celle de l’adéquation de l’offre à la demande des consommateurs. Aujourd’hui, ces derniers souhaitent un produit de qualité (tendreté, goût) et une régularité dans cette qualité. Or la production est rémunérée sur une conformation et un poids carcasse. Autrement dit, les critères de rémunération de l’éleveur ne tiennent pas compte de la demande de qualité de viande aux yeux du consommateur, donc du marché. Consciente de cette situation, la filière s’est intéressée à des dispositifs de prédiction de la qualité de la viande mis en place dans d’autres pays, en Australie par exemple, pour orienter la production. Un travail est actuellement en cours à l’Institut de l’élevage pour adapter au marché français une meilleure prise en compte par la production de la demande qualitative du consommateur. Cette meilleure réponse aux besoins du marché, accompagnée d’un impératif de prise en compte des attentes sociétales (bien-être animal, environnement, usage raisonné des antibiotiques) constituera une chaîne de valeur allant du consommateur au producteur (de la fourchette à la fourche) dont pourra bénéficier financièrement le producteur.

Faut-il réduire le cheptel allaitant pour faire remonter le prix de la viande bovine ?

Les productions bovines laitière et allaitante sont complémentaires. La France consomme environ 50% de sa viande bovine sous forme de viande hachée qui provient essentiellement de bovins laitiers pour des questions de coût. La viande de bovins allaitants représente plutôt le segment « premium » des viandes commercialisées. Il y a donc complémentarité entre les produits proposés au consommateur. La question du prix de la viande bovine n’est donc pas uniquement une question de volume, mais bien une question d‘adaptation de l’offre à la demande comme je l’ai déjà indiqué.

Faut-il distinguer les viandes bovines d’origine laitière ou allaitante ? Le « cœur de gamme » prôné par la FNB vous convainc-il ?

A l’initiative de la production, la démarche « cœur de gamme » part du principe d’une mise en valeur auprès du consommateur d’un produit auquel est associée une image de   « cœur de gamme », volontairement positionné au-dessus des prix du marché de façon à mieux rémunérer le producteur.

Bien que nous soyons tout à fait dans un schéma de réponse aux attentes sociétales, cette initiative mise en avant par l’amont ne semble pas encore assez plébiscitée par la distribution et les consommateurs. Il reste donc un travail de communication à faire pour faire connaitre le « cœur de gamme » et faire évoluer les volumes à la hausse sans compensation à la baisse sur les autres filières de qualité déjà proposées au consommateur.

Propos recueillis par Benoît Contour

(1) Agriculteur dans les Landes, Michel Prugue produit du maïs, des légumes de conserve et des poulets label rouge. Il préside le groupe Maïsadour.

(2) Crédoc : Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie

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