Retraite : à reculons

Si la FNSEA « prend acte » du projet de réforme des retraites présenté le 10 janvier par la Première ministre, Elisabeth Borne, la Coordination rurale, la Confédération paysanne et le Modef sont vent debout.

Les retraites agricoles « sous tension » (Chambres d’agriculture)

« Le régime agricole est dans une situation de déséquilibre (financier, ndlr) structurel », rappelle Chambres d’agriculture France dans sa lettre économique de janvier 2023 (page 2). « Pour 2021, dans les comptes de la MSA, on voit que :

– non-salariés : les cotisations de retraite des ressortissants du régime s’élevaient à 1,1 milliard d’euros (Md€) pour un total de pensions versées (retraite et veuvage) de 6,6 Md€ ;

– salariés : 3 Md€ de cotisations de retraites contre 6,2 Md€ de pensions versées.

Le complément de financement est assuré essentiellement par des fonds issus des autres régimes de protection sociale, par l’impôt et par un versement public de compensation démographique. L’origine du déséquilibre, on le connaît, c’est l’érosion du nombre d’actifs agricoles qui limite les ressources de cotisations pour financer le régime.

Le système national des retraites est aujourd’hui en réforme ; le régime agricole n’échappera sans doute pas aux débats, notamment en raison de son déficit structurel de financement », note encore Chambres d’agriculture France.

« Des précisions encore attendues pour le monde agricole » (FNSEA)

« Elisabeth Borne a annoncé ce jour le décalage de l’âge légal de la retraite de 62 à 64 ans assorti d’une accélération de la réforme dite Touraine de 2014 fixant le nombre de trimestres nécessaires pour une retraite à taux plein pour les assurés nés jusqu’en 1973. Nous prenons acte de cette annonce conforme aux promesses électorales du Président de la République », réagit la FNSEA dans un communiqué du 10 janvier.

« La FNSEA est responsable vis-à-vis des générations futures et donc soucieuse de garder des régimes de retraite viables et soutenables pour les jeunes générations. Nous rappelons néanmoins la deuxième partie de la promesse présidentielle qui était d’instaurer un minimum de retraite pour les carrières complètes de l’ordre de 1 200 euros par mois. Pour les « nouveaux retraités » mais aussi « toutes celles et ceux qui sont déjà à la retraite ». Il est important que ce minimum concerne aussi tous les retraités agricoles à carrière complète. C’est capital pour tous les conjoints d’agriculteurs à carrière complète dont le minimum de retraite n’a pas dépassé 741 € malgré le vote de la loi Chassaigne 2. »

« La FNSEA est par ailleurs très attachée aux départs anticipés pour les longues carrières et notamment les départs à 60 ans. Nous sommes inquiets de l’absence de mesures pour gérer les fins de carrières difficiles (retraite progressive des indépendants, absence de prise en compte de l’usure) tout comme nous nous interrogeons sur la mise en œuvre de la pénibilité. Enfin, la réforme de de l’assiette CSG prévue dans le projet de réforme systémique de 2020 ne semble pas être à l’ordre du jour, ce serait un regret. Nous attendons une réponse claire sur l’ensemble de ces questions. »

« Enfin, si la question du financement est incontournable, nous rappelons l’urgence de renouveler le calcul des retraites des agriculteurs. Il s’agit d’assurer de meilleures pensions demain. Le texte instaurant un calcul de la retraite des agriculteurs sur les seules 25 meilleures années de leur carrière doit être discuté le 31 janvier au Sénat. Nous souhaitons une adoption définitive avant la discussion du projet de réforme des retraites. »

Un report « intolérable » de l’âge légal (CR)

« Le gouvernement sème le vent et va récolter la tempête », écrit la Coordination rurale (CR) dans un communiqué du 24 janvier. Le syndicat « rejette en bloc le projet de réforme des retraites proposé le 10 janvier par Élisabeth Borne et estime que cet allongement de l’âge légal de départ à la retraite est intolérable pour les agriculteurs et agricultrices. Comment accepter de travailler et cotiser deux années de plus quand, pour certains, c’est l’équivalent de 14 années de congés et repos qui ont été travaillés gratuitement pour nourrir la population ?! »

« La pénibilité du travail n’est toujours pas prise en compte pour notre corps de métier, malgré le temps de travail élevé (55 h en moyenne en 2021, contre 37 h pour les salariés), le travail le week-end et la nuit (pour les vêlages ou l’entretien de nos cultures), le travail dans la poussière, la chaleur (supérieure à 30°C), le froid, les congés rarement pris, etc. Ce sont autant de circonstances aussi difficiles qu’ordinaires dans le quotidien des agriculteurs. »

« De plus, les normes et les contraintes administratives continuent de rendre le métier toujours plus éprouvant avec une charge mentale et physique toujours plus élevée. Tout ceci, pour une retraite dérisoire : 860 € mensuels en moyenne ! Il est déjà inadmissible de travailler si longtemps pour une retraite si ridicule et d’autant plus inenvisageable d’allonger encore la durée du temps de travail ! »

« En cette période de réforme des retraites, où la pénibilité devient un critère essentiel pour un départ anticipé, le législateur a volontairement exclu les travailleurs indépendants. Il considère qu’« étant leur propre patron, c’était à eux de faire en sorte de ne pas s’exposer à des risques professionnels ». Manifestement, pour le législateur et les décideurs politiques, le travail se fait tout seul et on peut faire tourner une ferme sans contrainte physique excluant ainsi toute pénibilité ! C’est d’une grande lâcheté politique doublée d’une méconnaissance affligeante des réalités sociales du monde agricole. »

« Cette réforme ne constitue pas du tout un rééquilibrage et elle ne réglera pas le problème de base. Le système est aujourd’hui obsolète. Les cotisations, majoritairement assises sur le revenu du travail, génèrent une délocalisation des emplois, augmentant le nombre de chômeurs et diminuant le nombre de cotisants finançant pourtant un nombre de retraites croissant. »

« Il est évident que l’équilibre du financement ne peut être ni assuré par les actifs pour lesquels le poids des cotisations deviendrait insupportable, ni par les retraités via une baisse de leurs prestations. La consommation, à l’opposé du travail, n’est pas délocalisable. »

« Pour la Coordination Rurale, la solution viable serait l’instauration de la TVA sociale ! Elle consiste à transformer des cotisations sociales assises sur le travail en TVA assise sur la consommation de produits importés. Elle serait indolore pour les consommateurs et propice à la souveraineté alimentaire ! »

« Cette réforme pénalisera aussi les paysans » (Confédération paysanne)

« Nous refusons cette réforme qui repousse l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans et accélère l’allongement de la durée de cotisation. Les paysannes, souvent avec des carrières incomplètes, ayant travaillé avec des sous-statuts voire sans être déclarées, seront doublement pénalisées. Et rien n’est dit sur les habitantes des territoires d’Outre-Mer, dont le niveau de pension est pourtant indigne. »

« Rappelons que l’annonce d’une retraite « minimum » à 1 200 euros est trompeuse et digne d’une escroquerie à grande échelle : elle ne concerne que les carrières complètes à 43 ans de cotisation, contre 42 aujourd’hui, et laisse donc de côté les carrières incomplètes ! Les paysannes et paysans ont déjà vécu ces effets d’annonce suivis de grande déception. Par exemple, avec la loi Chassaigne 1, censée revaloriser les retraites des chefs d’exploitation à 85% du Smic, dont les critères excluent de nombreux paysans. »

« Pour les autres professions, la pauvreté des seniors, bien souvent au chômage ou en inactivité, va s’accentuer. Nous nous inquiétons particulièrement pour nos territoires ruraux déjà désertés par les services publics. De plus, allonger la durée de cotisation et reporter l’âge légal de départ à la retraite ne favorisera pas la transmission de la moitié des fermes actuelles dans les 10 ans à venir et l’installation d’un million de paysans, nécessités absolues pour répondre aux enjeux sociaux et environnementaux. »

« Les agriculteurs pénalisés » (Modef)

« La réforme des retraites présentée par le gouvernement est une attaque frontale envers les travailleurs et notre système de retraite par répartition », estime le Modef qui appelle, dans un communiqué du 11 janvier, à « se mobiliser pour une retraite à 60 ans et 37,5 années de cotisation ».

« Le recul de l’âge légal de départ en retraite et l’allongement de la durée de cotisation pénalise en premier lieu les travailleurs manuels, agriculteurs en première ligne, qui ont des conditions de travail difficiles. Continuer à travailler à 64 ans dans les mêmes conditions n’est pas possible pour toutes les catégories socio-professionnelles. »

« L’emploi des seniors en France est l’un des plus bas d’Europe, repousser l’âge de départ en retraite revient à mettre bon nombre de salariés au chômage dans leurs dernières années de « travail ». Les travailleurs modestes sont souvent celles et ceux qui ont des carrières hachées, avec des revenus plus faibles et des conditions de travail difficiles. Ce sont eux qui voient s’éloigner toujours plus la possibilité d’une juste retraite. »

« Ce climat de précarité de la retraite est un boulevard pour passer à la retraite par capitalisation. Les fonds de pensions doivent se frotter les mains à l’idée de faire du profit sur les retraites des Françaises et Français. »

BC

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