Méthanisation : l’introuvable « modèle français »

« La méthanisation ne doit pas bouleverser nos modèles agricoles », affirme un rapport sénatorial, comme pour mieux souligner qu’un « modèle français de la méthanisation peine encore à s’affirmer ».

Daniel Salmon, sénateur écologiste d’Ille-et-Vilaine, a présenté, le 5 octobre 2021 à la presse, les conclusions du rapport de la mission d’information « La méthanisation dans le mix énergétique : enjeux et impacts » présidée par Pierre Cuypers, sénateur Les Républicains de Seine-et-Marne. La mission, qui a auditionné plus de 100 personnalités depuis mars 2021, assure s’être « attachée à définir une ligne de crête entre les promoteurs et les critiques de la méthanisation » et se dit confiante dans la possibilité de « sortir par le haut de la crise de confiance qui tend à se développer dans certains territoires et désamorcer à temps l’engrenage de la conflictualité qui se dessine, ici ou là », dans le Lot ou la Loire-Atlantique par exemple.

Au final, la méthanisation est jugée « utile pour la transition et la souveraineté énergétiques » et présentant de « nombreuses externalités positives » sur les plans agronomique, économique ou climatique. Cependant, son bilan carbone « peut largement différer selon le type d’unité et de modèle développés ». L’épandage du digestat peut mener à une « sur-fertilisation des sols » et à des « risques de pollution des eaux » si les intrants ne sont pas strictement tracés et sélectionnés. Si « le risque d’un accaparement massif des surfaces à vocation alimentaire semble aujourd’hui limité, une vigilance s’impose dans un contexte de densification du nombre d’unités de méthanisation ». De même, « il existe un risque que les cultures intermédiaires à vocation énergétique (CIVE) deviennent un réel facteur de dépendance en termes de revenus pour certaines exploitations agricoles, au détriment des productions à destination de l’alimentation humaine ou animale ».

Le rapport note également que « l’essor de la filière méthanisation s’accompagne d’une augmentation sensible du nombre d’accidents et d’incidents, dont certains ont fait l’objet d’une ample couverture du fait de leurs impacts ». En conséquence, « des garde-fous apparaissent nécessaires pour éviter certaines dérives, ou prévenir des accidents du type de celui de Châteaulin, mais l’intérêt même des procédés de méthanisation n’est pas en cause dans son principe ». Les sénateurs se montrent nettement plus critiques avec le projet « XXL » de Corcoué-sur-Logne, en Loire-Atlantique, qui « mérite une mention particulière pour son caractère démesuré : nous retenons de nos échanges avec le maire de la commune, M. Claude Naud, qu’il s’agirait, si toutefois cette installation à l’étude venait un jour à entrer en production, d’un véritable cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. »

BC

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LES REACTIONS AU RAPPORT

« Remplacer les vaches par des méthaniseurs n’est pas une solution » (Confédération paysanne)

Le rapport de la mission d’information sénatoriale sur la méthanisation « a le mérite de dresser un état des connaissances scientifiques objectif sur la méthanisation », estime la Confédération paysanne dans un communiqué du 5 octobre. « Reste que nous n’avons toujours pas la preuve que le gaz produit par méthanisation a un intérêt en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre. La mission d’information s’appuie sur les chiffres de GRDF, mais nous attendons toujours la réalisation par l’Ademe d’une analyse complète du cycle de vie incluant l’ensemble du périmètre d’exploitation. Dans le rapport, les auteurs indiquent d’ailleurs que « le bilan carbone de la méthanisation peut toutefois largement différer selon le type d’unité et de modèle développés ».

« Les risques environnementaux et agricoles ont bien été identifiés par la mission sénatoriale : impact du développement des cultures intermédiaires à valorisation énergétique (CIVE) en termes de changement de pratiques culturales, risques économiques, impact agronomique et environnemental des digestats … Tout ceci nécessite, d’après la mission, « des études complémentaires », sans plus de propositions concrètes. Mais ces externalités négatives sur l’activité agricole sont déjà avérées, dont le renchérissement du foncier et les menaces sur le maintien de l’élevage. Elles auraient donc dû plaider en faveur de notre demande de moratoire (explicitement rejeté par le rapport, ndlr) sur les projets de méthanisation en France. Un moratoire dont l’objectif est de remettre à plat les projets de méthanisation fleurissant en France. »

« A l’inverse, la mission d’information, largement dominée par la droite sénatoriale, en appelle au soutien « sans faille » à la filière, à son intégration dans le plan de relance dès la loi de finances 2022 en vue de structurer une « filière française », pourtant déjà grassement soutenue par des fonds publics. On ne peut pas en même temps afficher comme prioritaire la souveraineté alimentaire et soutenir une méthanisation industrielle affranchie de toutes « contraintes ».

« Enfin, nous tenons à rappeler que remplacer les vaches dans les prairies par des méthaniseurs n’est pas la bonne réponse au manque de revenus et de renouvèlement des paysan.nes », conclut la Confédération paysanne.

« Un rapport partial » (Eaux et rivières de Bretagne)

Le rapport de la mission d’information du Sénat « apporte une caution douteuse à la méthanisation », estime l’association Eau & Rivières de Bretagne dans un communiqué du 11 octobre. « Nombre d’experts auditionnés (…) ont exprimé leurs réserves, pointant les effets négatifs de la méthanisation sur les systèmes de production agricole, et l’évaluation trompeuse des émissions de gaz à effet de serre. Loin de prendre appui sur les travaux de ces experts indépendants, les éléments retenus font entre autres la part belle aux avis de GRDF, du SER (Syndicat des énergies renouvelables) et de Solagro, organismes impliqués dans le développement de la méthanisation, ce qui ne manque pas de nous interroger sur les motivations de la mission. Ainsi, beaucoup d’affirmations du rapport sont non démontrées, partielles, voire fausses. »

« Le rapport présente sans nuances ni analyses contradictoires les effets positifs de la méthanisation, tandis que ses effets négatifs renvoient à des questionnements, des études et des états des lieux à réaliser. De par son caractère partial, ce rapport ne répond pas aux attentes des citoyens qui souhaitent une information complète, indépendante des lobbies qui ont de gros intérêts financiers dans le développement de la méthanisation. »

« Nous rappelons que pour Eau et Rivières de Bretagne :

– Il n’est pas démontré que la méthanisation réduit les émissions de gaz à effet de serre,

– La méthanisation n’apporte pas de preuves de son innocuité sur la vie des sols et cache ses impacts réels sur l’environnement, puisqu’elle ne résout notamment en rien le problème d’excès de nitrates à l’origine des marées vertes en Bretagne,

– La méthanisation a engendré en Bretagne plusieurs cas d’accidents liés au stockage, à la manipulation des intrants et au fonctionnement, à l’origine de pollutions de cours d’eau, des sols et de l’air,

– La méthanisation, au lieu de répondre à l’objectif de réduction des déchets, crée une demande, voire une concurrence, sur le gisement de déchets nécessaire à son fonctionnement,

– La méthanisation menace l’autonomie alimentaire du territoire en induisant un changement d’affectation des sols avec des surfaces agricoles détournées de leur vocation alimentaire, et en induisant une augmentation du prix du fourrage utilisé dans les méthaniseurs, notamment en année sèche,

– La méthanisation accentue un modèle agricole intensif, et met en danger l’agriculture paysanne pourvoyeuse d’emploi, en confortant des systèmes de production non liés au sol, en augmentant la production de maïs, ce qui va à l’encontre des objectifs de transition agroécologique, en accentuant le processus d’accaparement des terres et en augmentant le prix du foncier agricole,

– La méthanisation rend problématique l’installation de jeunes agriculteurs, avec l’augmentation forte du capital des entreprises et de la taille des unités, en permettant la poursuite des politiques de faibles rémunérations des productions agricoles, en mobilisant des financements très importants qui seraient beaucoup mieux utilisés pour la transition. »

« Face aux incertitudes et aux effets négatifs avérés de la méthanisation, notre association renouvelle sa demande de moratoire immédiat concernant le développement de l’industrie de la méthanisation en Bretagne », conclut le communiqué.

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