Guerre des prix : l’amont fragilisé

Anne-Catherine Loisier, présidente de la commission d’enquête sur les marges des industriels et de la grande distribution, et Antoinette Guhl, rapporteure (à droite) – 19 mai 2026. ©Sénat

 

Le 21 mai, après plus de cinq mois d’audition, la commission d’enquête sénatoriale sur les marges des industriels et de la grande distribution a rendu ses conclusions.

Cinq mois de travail, 189 auditions, saisie d’un « certain nombre de documents pertinents » dans plusieurs entreprises industrielles : la commission sénatoriale s’est donnée les moyens d’enquêter, tout en respectant l’anonymat des fournisseurs et « sans enfreindre le secret des affaires. » A lire l’épais rapport publié le 21 mai 2026, on comprend très vite la sensibilité de ce travail. « La commission d’enquête a rapidement été confrontée à un double obstacle : d’une part, la peur formulée de manière unanime par les fournisseurs de représailles de la part de la grande distribution, qui s’est notamment traduite par des demandes systématiques de huis-clos lors des auditions et, d’autre part, la dénégation tout aussi unanime par les distributeurs des mauvaises pratiques qui leur étaient imputées. »

Un pouvoir « asymétrique »
Au fil des pages se dessine en effet « le rôle dominant » joué par les grandes enseignes de la distribution dans les négociations commerciales. Même de grands groupes internationaux sont confrontés à « la dureté des échanges, des pratiques d’intimidation, des pressions et des menaces multiformes (…). » Auditionnée, la Fédération des entreprises françaises de charcuterie traiteur (Fict) estime que 77 % de ses adhérents ont « subi des menaces de déréférencement » au cours des dernières négociations commerciales. Le rapport de force est défavorable aux fournisseurs, éparpillés et nombreux face à une grande distribution « concentrée et structurée en grandes centrales d’achat internationales. » La France compte près de 23 000 entreprises agroalimentaires. « Les grands distributeurs, qui représentent l’essentiel de leurs débouchés, ne sont que huit », relève la commission d’enquête.

Un amont fragilisé
Il est ici question d’une spécificité bien française, héritée de la culture des prix bas imposée par Leclerc et conduisant à une guerre acharnée entre concurrents. Dans ce contexte, la commission note que les organisations de producteurs (OP), les AOP et les coopératives agricoles ont capacité à négocier collectivement certaines conditions commerciales et peuvent partiellement rééquilibrer le rapport de force grâce à une mutualisation des volumes et une offre structurée. « La juste rémunération des exploitants agricoles constitue un enjeu persistant. » Cependant, « l’incapacité des filières à garantir une rentabilité à ses fournisseurs primaires risque de compromettre l’ensemble de la chaîne de valeur. » La conséquence la plus grave de la dégradation de l’amont agricole, alerte la commission, « est l’altération progressive de la souveraineté alimentaire du pays. » Pour la filière laitière, la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) a indiqué à la commission qu’« entre 2012 et 2022, la France a perdu l’équivalent de plus de 20 000 équivalents temps plein (ETP) dans les exploitations et plus de 60 000 ETP dans les autres maillons (transformation, fournisseurs des entreprises, commerce, logistique, etc.). » Une telle évolution compromet « la durabilité du modèle laitier français : si l’amont s’effrite tandis que l’aval se développe, le lien territorial et la création de valeur agricole sont en danger ». Face à une répartition de la valeur très déséquilibrée au détriment de l’amont (agriculteurs, producteurs, transformateurs et industriels) et au profit de l’aval (grande distribution), la commission d’enquête aligne 24 propositions dont la publication annuelle de la comparaison entre l’évolution des prix de vente aux consommateurs et celle des tarifs négociés avec les fournisseurs.


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