Une étude récente de Tom Booijnk de la Rabobank alerte sur les conséquences du réchauffement climatique et du stress thermique bovin en Europe. D’ici 2050, les pertes annuelles de lait dues à la chaleur pourraient atteindre 12,2 millions de tonnes sur le continent européen, rebattant les cartes de la compétitivité entre régions.
Historiquement, l’élevage laitier européen s’est épanoui dans une zone géographique et climatique bien précise : environ 60 % de la collecte provient de zones au climat océanique tempéré et 23 % de zones continentales aux étés doux. Cet équilibre entre températures modérées et pluviométrie régulière garantit à la fois la pousse des fourrages et le bien-être des animaux. Mais sous l’effet du changement climatique, cette « zone de confort » glisse progressivement.
Une vulnérabilité accrue pour les vaches à haut potentiel
Les vaches laitières modernes, sélectionnées pour une forte productivité (moyenne de 8 250 kg de lait par vache/an en Europe contre 2 100 kg à l’échelle mondiale), génèrent une chaleur métabolique interne très importante. Elles expriment leur plein potentiel dans une plage idéale comprise entre 5 °C et 20 °C. Dès que l’indice de température et d’humidité (THI) dépasse le seuil de 68 (soit par exemple 22 °C avec 55 % d’humidité), la vache entre en stress thermique. Résultat immédiat : la baisse de la consommation d’aliment, la chute du niveau de production et des dégradations sur la reproduction et la santé. Toutefois, la sensibilité varie fortement selon le cheptel et les races. Selon Tom Booijnk, expert au sein de la Rabobank, la race Holstein est très sensible aux effets du stress thermique dès que le THI atteint 68. Les races Montbéliarde, Simmental (Fleckvieh) et Brune seraient plus tolérantes du fait d’un gabarit plus trapu et d’une production moyenne inférieure dégageant moins de chaleur interne.

En France, la présence de la Montbéliarde (23 % du cheptel national) ou en Bavière celle de la Simmental (75 %) apportent une meilleure résilience naturelle face aux épisodes chauds par rapport à des bassins 100 % Holstein comme les Pays-Bas ou le nord de la Allemagne.
| Région | Pays | Production laitière (milliers de tonnes) | Perte actuelle de production liée au stress thermique | Perte estimée de production en 2050 liée au stress thermique |
|---|---|---|---|---|
| Bavière | Allemagne | 8 341 | 1,7 % | 6 % |
| Irlande du Sud | Irlande | 6 173 | 0 | 0,3 % |
| Lombardie | Italie | 5 660 | 6,8 % | 14,7 % |
| Bretagne | France | 4 589 | 0,7 % | 3,8 % |
| Pays de la Loire | France | 3 275 | 3,3 % | 10,7 % |
| Normandie | France | 3 055 | 0,8 % | 4,4 % |
| Emilie Romagne | Italie | 2 505 | 6,8 % | 15 % |
L’été 2026 en France : un avertissement en grandeur réelle
L’épisode de canicule du printemps et du début de l’été 2026 en France a offert une démonstration concrète de cet impact. Fin mai 2026 (semaine 22), l’élévation du THI a provoqué une baisse de 4 % de la collecte nationale par rapport à l’année précédente. Lors du pic de chaleur de la fin juin (THI proche de 80), les livraisons de lait ont chuté de près de 8 % à l’échelle nationale et jusqu’à -14 % en Bretagne.
Un impact géographique très contrasté d’ici 2050
Actuellement, le stress thermique occasionne une perte théorique d’environ 4,5 millions de tonnes de lait par an dans l’Union Européenne. Selon le scénario climatique à fortes émissions (SSP5-8.5), ces pertes pourraient s’élever à 12,2 millions de tonnes par an vers 2050, soit environ 7,5 % de la production annuelle de l’UE.
Toutes les régions ne seront pas frappées avec la même intensité :
- Les régions du sud et d’Europe centrale en première ligne : le nord de l’Italie subira un impact très lourd (pertes estimées à 14,7 % en Lombardie et 15 % en Émilie-Romagne). Une menace directe pour la fabrication des AOP emblématiques comme le Parmigiano Reggiano ou le Grana Padano, dont le cahier des charges impose une collecte locale.
- Le grand Ouest français sous tension : la Bretagne (+3,1 points de perte supplémentaire) et la Basse-Normandie (+3,6 points) restent comparativement mieux préservées que les Pays de la Loire, où les pertes liées à la chaleur pourraient grimper jusqu’à 10,7 % de la production régionale.
- Le nord et l’arc Atlantique préservés : l’Irlande du Sud (seulement +0,3 point d’augmentation des pertes), la Frise aux Pays-Bas (+1,4 point) ou le Schleswig-Holstein en Allemagne (+2,2 points) conserveront un net avantage climatique.
Quels levier d’adaptation en élevage et en transformation ?
Face à ce constat, les éleveurs disposent de plusieurs leviers opérationnels pour préserver leurs performances et le confort des animaux :
- Équipements et bâtiment : installation de douchettes, brumisateurs, ventilateurs et ombrages. Des systèmes de refroidissement performants en bâtiment fermé permettent d’abaisser la température ressentie jusqu’à 8,9 °C.
- Conduite du troupeau et alimentation : décalage des plages de distribution des rations tôt le matin ou en soirée, pâturage nocturne et ajustement de la densité énergétique de la ration avec apport d’additifs.
- Calage des vêlages : s’inspirer de l’évolution observée en Grèce depuis 40 ans, où les éleveurs ont lissé la saisonnalité de la collecte en évitant que le pic de lactation des vaches ne tombe durant les mois de juin et juillet.
- Génétique : réorienter la sélection vers des critères de tolérance thermique ou intégrer des croisements plus rustiques.
Du côté des transformateurs et des laiteries, l’enjeu sera d’accompagner financièrement et techniquement les investissements des exploitations, de sécuriser l’approvisionnement en eau des usines et d’apporter plus de flexibilité dans les schémas de collecte. Le coût global de ces adaptations augmentera inévitablement les charges de production dans un bassin européen déjà handicapé par des coûts élevés par rapport aux grands exportateurs mondiaux. Plus que jamais, la valeur ajoutée et la montée en gamme de la matière noble du lait seront clés pour maintenir la rentabilité de la ferme Europe
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