Courants parasites : un sélectionneur suisse perd plus de 300 bovins

En race Brune, c’est l’un des meilleurs éleveurs au monde : le suisse Marc Schertenleib, père de Blooming-T, ancien géniteur N°1 mondial de la race, a perdu en quelques mois les trois lignées génétiques qui faisaient la renommée de son élevage. A l’origine de ce préjudice : les courants parasites induits par les onduleurs de son installation photovoltaïque.

Marc Schertenleib, éleveur laitier à Vullliens, dans le canton de Vaud, a une passion : la génétique. Môme déjà, il choisissait les taureaux à l’accouplement. Précis, minutieux, avec une maîtrise hors norme des données génétiques, l’éleveur s’est constitué trois familles de vaches, fières, avec du caractère et mères des meilleurs reproducteurs de la race Brune, utilisés dans le programme national de Swissgenetics mais aussi à l’international. Parmi eux, le célèbre Blooming-T (2010), qualifié de « bombe morphologique » et son fils, Biver. Tout deux issus de la famille de Premium Bonita-ET. Une vache exceptionnelle, récompensée au SIA de Paris et à l’Olma, le Salon de l’agriculture suisse. Meilleur éleveur au monde en génomique, il reçoit la visite des Américains. C’est dire son importance dans le schéma de la race, internationalement nommée Brown Swiss. Mais en 2021, alors qu’il préparait un beau projet d’avenir, tout vole en éclat.

Une nouvelle stabulation alimentée en panneaux solaires

Grâce aux bons résultats de la génétique, Marc Schertenleib finance une nouvelle stabulation. Aérée, lumineuse, équipée de 2 robots de traite et d’un peu plus de 1400 m2 de panneaux photovoltaïques sur le toit pour assurer l’auto-suffisance énergétique. « Tout a été pensé pour le bien-être des vaches » souligne l’éleveur suisse. Il réalise l’équipotentialité des parties métalliques – « J’ai tout soudé » – et exige même que le local technique avec les onduleurs soit placé le plus loin possible de ce nouveau bâtiment. « A 35 mètres ». En juin 2021, le troupeau rejoint ses nouveaux quartiers. Cinq mois plus tard, c’est l’incompréhension. « La santé des vaches décline ». Elles sont stressées, ont du sang dans les selles et leur sabots pourrissent. Sur les 20 laitières achetées en août 2021 pour agrandir le cheptel, « 12 meurent ». En novembre 2021, c’est l’hécatombe : « Je perds les dix meilleures femelles de mon écurie ». Un préjudice irréversible. « En 2022, pour la première fois depuis 1993, je n’ai pas pu fournir de semences de reproducteur. J’ai même arrêté les pointages.»

75 animaux morts et carence en oligo-éléments

En moins d’un an, Marc Schertenleib perd 31 vaches et 43 veaux. Ses allers-retours à l’équarrissage lui valent un contrôle pour maltraitance. « Je suis passé pour un éleveur négligeant ! C’est un taux de perte inimaginable ! » réagit son vétérinaire Philippe Ninet. Les analyses sanguines sur les vaches révèlent des carences en oligo-éléments. « La dame du laboratoire était choquée par les résultats et m’a dit : vos vaches, on dirait qu’elles ont le sida » rapporte tristement Marc. Sur les conseil de son nutritionniste, il renforce les apports en oligo-éléments. « Mais les vaches n’assimilaient plus rien et tombaient comme des mouches ». Les veaux décèdent de problèmes pulmonaires. Le renfort en colostrum ne change rien. « Moi qui était un éleveur motivé, j’avais l’impression de travailler en soins palliatifs ».

Onduleurs et prises de terre polluent le bâtiment

D’où proviennent les problèmes ? Faut-il creuser du côté de l’installation photovoltaïque ? Désemparé, Marc Schertenleib presse un électricien d’intervenir. En septembre 2022, une première visite permet d’identifier les fauteurs de trouble. « Des courants induits par les onduleurs circulent dans les conducteurs de protection, de mise à la terre et d’équipotentialité du bâtiment d’élevage » explique Aimé Maître, spécialiste en assainissement des pollutions électromagnétiques dans les bâtiments agricoles (1). Ces courants seront supprimés le 6 octobre au moyen de 4 éclateurs à gaz (Ampério) et par la pose de bagues magnétiques (filtre Abso Magnet) sur l’alimentation du tableau électrique de la stabulation. « Le filtre supprime les fréquences parasites produites par les onduleurs sur les 3 phases et le neutre ».

300 animaux perdus en 5 ans

L’effet des corrections a été quasi immédiat. « Les vaches étaient moins stressées, elles se couchaient enfin à nouveau, elles vêlaient mieux » a constaté Marc. Mais le répit a été de courte durée et la situation reste toujours fragile aujourd’hui. « La récupération sera longue. Les veaux nés de ces vaches exposées sont en déficit d’immunité. » Pour compenser, l’éleveur suisse se fournit en colostrum auprès de plusieurs fermes. « Je donne également du bicarbonate aux vaches qui font de l’acidose respiratoire. Il est en libre-service. » Rien ne réparera la perte des lignées génétiques. « Avec ma passion, j’étais arrivé à un exploit d’éleveur. Tout est fini maintenant ». L’éleveur a été contraint d’abandonner la nouvelle stabulation. «Nous mesurons des pics à 600 mA et 36 volts.» Le seuil de tolérance des vaches est fixé à 3,6 mA et 0,5 volt. « Sans l’intervention de l’électricien, ce niveau d’exposition serait continu. Désormais, c’est intermittent, et surtout très marqué l’après-midi», explique Marc Schertenleib. «Je reste favorable au photovoltaïque mais on ne peut pas faire n’importe quoi avec son développent dans les élevages. Il faudrait prévoir un système de stockage pour éviter ces fuites de courant ».  Depuis novembre 2021, plus de trois cent animaux sont morts, vaches, génisses et veaux. Un dispositif expérimental a été installé en août 2025 pour mesurer ces fuites 24h sur 24h. Une équipe d’ingénieurs électriciens se rendra prochainement sur le ferme pour étudier ces phénomènes parasites.

Nathalie Barbe

(1) Aimé Maître, Sarl Electro-vita (Porrentruy). Spécialiste en assainissement des pollutions électromagnétiques dans les bâtiments agricoles.

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